11 juin 2008
un mot d'elle
j'aurais besoin de vos avis sur ce coup-là... comme je suis en semaine de révisions, je l'ai un peu expédiée, je la retoucherai sans doute plus tard. je la poste quand même pasque c'est jouissif de se dire que mon imagination marche encore malgré la lobotomie...
- Oh putain le con.
Et là je crois que ma vie à commencer à défiler sous mes yeux. Pas tellement les souvenirs d’enfance, plutôt le chemin invisible qui m’a amené là. Dans la merde jusqu’au cou.
J’aime pas les gens. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais ça fait un petit moment déjà. Et je vis dans une époque formidable où la Terre n’a jamais été aussi peuplée. C’est dire s’il y en a des gens à haïr… Et impossible de les ignorer, la communication est elle aussi à son paroxysme. Et même si je n’avais ni radio, ni Internet chez moi, il y aurait encore la rue, la pub, et les voisins. Plus l’administration, le propriétaire, le médecin, la caissière, … Un défilé d’anonymes comme dans une chanson de Katerine, mais vu de manière infiniment plus pessimiste.
Au fil des ans, l’irritation constante que me provoquait le côtoiement de mes camarades de classe, puis de mes collègues, et du reste du monde, était devenue une habitude et si je restai d’un abord poli, c’était au prix de la mise en cage de mes nerfs par une douloureuse lassitude.
Si j’avais eu des animaux, ça m’aurait peut-être calmé. Manque de bol, ils me provoquaient des allergies. Physiques cette fois-ci. Alors j’ai dû me résoudre à me faire des amis. Bon, j’ai l’air de m’en plaindre comme ça, mais c’est juste une question de style. Je suis de la race de ceux pour qui la vie est une plaie et se complaisent dans cet état d’esprit. Mais ça ne fait pas de moi quelqu’un d’anormal. Je suis un psychopathe refoulé, comme tout le monde. Publiquement, je masque mon agoraphobie comme d’autres, kleptomanes, retiennent leurs mains le long des présentoirs.
Je le confesse, je me suis déjà laissé aller à imaginer une éradication radicale et progressive des humains. Les 6 milliards de petits nègres. Je vois passer quelqu’un qui m’énerve, et j’imagine quelle mort pourrait lui correspondre : L’émo-kid, depuis le temps qu’il en rêve, il faudrait lui ouvrir les veines, voire même lui couper les mains tiens. Histoire que les « scarifications » qu’il s’est fait un soir de pluie ressemblent vraiment à ce qu’elles sont : des éraflures. Pour celui qui pète plus haut que son cul, l’asphyxie me semble toute indiquée. Pousser cette putafrange en slim dans un compacteur à bagnoles pour qu’elle soit vraiment toute plate, dissoudre cette mamie tremblante dans un bain d’acide, faire exploser la tête des fans de tuning dans un étau, étrangler les commerciaux avec leur cravate… Et les femmes, les noyer toutes. Je garde en tête cette image d’une japonaise infiniment belle, aux cheveux infiniment longs, qui flotte lentement entre deux eaux, le visage intact, épuré par la lumière sous-marine… C’est gracieux, c’est planant, c’est malsain, ça ressemble à du Radiohead.
On a tous nos petites obsessions. Celle-ci me trottait dans la tête sans que je ne songe une seconde à passer à l’action. Le meurtre est stupide pour quelqu’un qui souhaite limiter au maximum le contact avec ses semblables.
***
C’était la décennie où les robots domestiques humanoïdes partaient à la conquête du marché.
***
- Apporte-moi un café.
- Pardon ?
- Quoi ? ah pardon, je vous avais pris pour un robot… C’est dingue, vous leur ressemblez tellement…
Haha. S’était-elle dit en elle-même. Ce n’était pas la première fois, depuis que la société « Perfect woman » avait commercialisé ses robots …
Pour Sarah, ça avait commencé avec l’infographiste. Elle était sortie avec. Un jour il s’était posé sur un fauteuil à côté du canapé sur lequel elle lisait un livre. Il avait fait son portrait, rapidement, au crayon. C’était juste une esquisse. Puis il avait continué. Au fur et à mesure, les dessins se faisaient plus précis, plus éclectiques. Elle, de face, de profil, au fusain, au marqueur, stylisée ou réaliste. Il variait. Un jour il l’a dessinée à la palette graphique sur son ordinateur. Il disait qu’il faisait du dessin vectoriel. Elle ne savait pas ce que c’était, mais quand elle avait regardé sur l’écran, il était déjà passé à un autre médium : la 3D. A force, elle finissait par voir son visage partout quand elle allait chez lui. Elle lui avait dit que c’était malsain, mais au fond elle était flattée. Il la trouvait donc belle ? Il était surtout fasciné.
Et puis il avait été embauché dans une boîte de robotique. Le visage modélisé en 3D avait été proposé pour une nouvelle ligne de robots. Des humanoïdes destinés à un usage domestique. Ça avait tellement emballé les investisseurs que bientôt, un produit inédit voyait le jour : « Perfect Woman ». Elle avait vu les brochures, décrivant un cliché de femme au foyer fantasme des hommes. Et ce cliché avait son visage.
Sarah travaillait dans un cabinet d’avocats, qui un jour embaucha une « Perfect Woman ». Ces robots étaient si perfectionnés qu’ils remplaçaient peu à peu les secrétaires humaines, si chères à cause des charges sociales.
La première fois que la femme et le robot se sont trouvés face à face, le cœur de l’une a été comme aspiré par son ventre. Depuis, elle l’évitait, ce qui amenait fréquemment la confusion de ses collègues et des clients qui se comportaient alors comme ils avaient rapidement pris l’habitude de se comporter avec « Perfect Woman ».
***
Elle faisait des courses dans un centre commercial. Les provisions à la main, elle longeait les vitrines de la galerie marchande. Une boutique d’électroménager avait placé quelques « Perfect Woman » en vitrine. Elle passa devant en laissant glisser sur un eux un regard vide. En rentrant chez son propriétaire, elle allait cuisiner un pot au feu pour lui. Elle discuterait avec lui pendant qu’il prendrait son repas, et il ne s’étonnera même plus de son intelligence artificielle.
***
Les robots étaient à présent suffisamment abordables pour être achetés par des familles aisées – enfin, surtout des hommes seuls. Ceux que les femmes évitent car elles sentent qu’ils ont une odeur rance accrochée à leur peau. Ce que c’est que de ne pas avoir de charisme et de chance…
***
En entrant dans le bâtiment, j’étais passablement énervé. La journée avait été éreintante et j’avais dû traverser la foule pendant plusieurs heures. C’est alors que je l’ai vue. Elle était magnifique. Faite pour moi. Tout comme elle avait été faite pour tous les hommes qui l’avaient achetée. J’allais pouvoir en faire ce que je voulais… Me défouler sans conséquences – même si la dégradation du bien d’autrui reste un délit, au moins ce n’est pas un crime. J’avais pris l’habitude de mettre des gants.
Je n’avais pas renoncé à mon idée de noyade pour les femmes. En plus, ça marchait aussi pour un robot. Et puis, après avoir réfléchi 30 secondes, j’avais pensé au risque d’électrocution de ma personne. Sans compter que l’étendue d’eau la plus proche était souvent la cuvette des toilettes, ce qui entachait douloureusement la poésie de la chose.
La première fois, j’avais agi impulsivement. Un tropisme. J’avais saisi un coupe-papier qui dépassait d'un pot à crayon et j’étais allée vers elle. Je l’avais prise par le coude et l’avais dirigée jusque dans la réserve. J’avais enfoncé le coupe-papier dans son ventre, façon hara-kiri. Trop rapidement pour qu’elle puisse se défendre.
***
Je me suis rendu compte qu’elle saignait. Ses hoquets n’avaient rien d’un comportement programmé. A l’intérieur il n’y avait rien de métallique pour une fois. Et vous êtes arrivés.
Je suis dans la merde jusqu’au cou.
La probabilité de cette rencontre était inversement proportionnelle aux ventes de « Perfect Woman » mais il se trouve que je suis un homme malchanceux.
Car j’ai tué Sarah.
inspired by: http://www.taulard.net/out.php?s=breve&e=3135&u=http://www.perfect-woman.com/fr/
21 février 2007
Sigismonde en trois actes: III
**jour**
L’aube pointait à peine et la lune pâlissante dardait un rayon sur les yeux fermés de Sigismonde. Une musique lancinante hantait son demi-sommeil et finit par la réveiller. Le générique du dvd se répétait en boucle. Engourdie, elle s’étira et but une gorgée d’eau. Elle traîna ses chaussons jusqu’à la cafetière et réalisa d’un seul coup qu’aujourd’hui elle devait bosser, et qu’elle était morte dans la nuit.
Elle était consciente de n’avoir que rêvé, mais quelque chose l’intriguait malgré tout : elle ne s’était pas réveillée de ce cauchemar.
Et si elle était réellement morte ? N’ayant jamais réfléchi à sa propre fin, l’idée l’amusa d’imaginer qu’elle vivait sa première journée post-mortem.
Celle-ci commençait d’ailleurs plutôt bien : son réveil éteint, elle avait quand même arrêté de dormir pile au bon moment pour se préparer sans se presser et sans arriver en retard.
Elle but tranquillement son café-Baileys’ en regardant le ciel se colorer.
Elle décida d’être un cadavre coquet, enfila des vêtements qu’elle aimait et osa même sortir des chaussures à talon.
Elle ne trébucha pas dans l’escalier, bien qu’elle le descendit en gambadant , et sauta dans sa voiture. Sigismonde vérifia dans le rétro son apparence : jolie brune aux cheveux longs et bouclés, son chignon dégageait un visage pâle, dont les cernes avaient disparus ce matin, et des grands yeux noirs surlignés d’eyeliner. Ses larges lèvres lui envoyèrent un sourire.
« Ok c’est parti ! »
Elle était reposée, fraîche, pleine d’un bonheur calme et injustifié qui contrastait avec son humeur du week-end. Une journée au paradis s’annonçait.
Sur le trajet, elle fuma, chanta, eut deux fois trois feux verts d’affilée, trouva une place juste devant la porte du siège social où elle travaillait. Active depuis peu d’années, son métier n’était pas encore très gratifiant, et sa timidité ne l’imposait pas comme une employée capable d’assumer plus de responsabilités qu’elle n’en avait.
Le temps passait vite. Les yeux tournés vers la fenêtre, Sido rêvait comme à son habitude. Ce début de semaine était doux et calme, elle n’avait pas beaucoup de travail à amasser et faisait surtout acte de présence. Ses collègues surfaient sur internet, chattaient sur msn, ou faisaient les mots fléchés du 20minutes aux dépens de l’entreprise.
Il faisait beau aujourd’hui.
En allant chercher un café, Sigismonde croisa le mec mignon du service communication. Ses yeux fascinants se plantèrent dans les siens pendant de longues minutes. Un sourire irrépressible poind au coin de ses lèvres mais elle n’osa pas parler. Ce genre d’entrevue met le cœur en joie : pas de conséquences, juste de l’espoir inavoué, une attirance, pas d’amour encore. C’est donc avec l’impression de marcher sur coussins d’air que Sido s’éloigna, se retenant de se retourner, dans le couloir.
Elle devait le recroiser après la courte pause déjeuner, dans la cour intérieure du bâtiment, pour la seule cigarette qu’elle s’autorisait pendant ses jours de travail. Il s’approcha d’elle pour lui demander du feu. Le coeur battant plus vite, elle le lui tendit, et forcément, leurs mains se touchèrent.
D’habitude elle remontait à son poste studieuse et rassérénée de ce moment de détente. Ce jour particulier, elle prolongea l’instant, profitant du soleil – et de la présence du second fumeur. Le printemps revenait. Quelques pigeons se posèrent en haut de l’immeuble. Se chamaillèrent. S’envolèrent à l’ouverture d’une fenêtre.
Les deux humains, eux, après avoir laissé passé quelques anges, remontèrent. Toujours sans parler. Ils échangèrent juste un sourire vaguement complice avant que leurs chemins familiers se séparent.
Sido savait déjà qu’elle garderait comme une collégienne ces petits souvenirs, qui ne manqueraient pas d’alimenter une énième conversation sur les mecs, les mecs, les mecs avec Aurore. Elle hésita d’ailleurs à l’appeler. Mais l’impression que lui avait laissé sa nuit la retint. De toute façon, ce n’était pas sérieux de gaspiller son temps de travail à des communications personnelles.
D’une humeur toute professionnelle, Sigismonde ne vit donc pas passer son après-midi, s’efforçant de ne pas penser à son coup de cœur aux yeux verts pendant son service pourtant paperassier et monotone.
Quand elle leva les yeux, elle vit que l’horloge était d’accord pour la laisser partir. Ça tombait bien, le travail – restreint - du jour était accompli. Pas besoin de rester plus longtemps. Ou le temps dire au revoir aux collègues en souriant.
Sigismonde flânait dans la rue. Elle avait décidé de faire quelques courses avant de rentrer. Profiter un peu du jour qui tombait aussi.
Un peu de vent emmêlait les cheveux du chignon défait. Une cigarette à la main, un sac plastique rempli de menus réjouissants, choisis par coups de tête, dans l’autre, Sido rentra dans sa voiture.
« Finalement la mort a été sympa ! » se dit la jeune femme en repensant à sa journée.
Elle en aurait voulu tous les jours des comme ça. Elle s’était sentie revivre après son week-end mortel. Elle allait inviter Aurore pour la soirée. Une semaine qu’elles ne s’étaient pas vues. Et puis elle avait repéré un resto japonais assez sympa à essayer entre copines.
« J’espère qu’elle ne m’en veut pas de ne pas être venue samedi… »
Le crépuscule donnait à la ville des couleurs fantastiques. La lumière jouait avec les nuages, les feuilles des arbres et les murs. Sigismonde avait toujours préféré cette heure à toutes les autres. Elle décida d’allumer une nouvelle cigarette pour fêter le coucher du soleil.
« Oh et puis non. Il faut que j’arrête… »
En rangeant sa cigarette, Sido omit de s’arrêter à un croisement.
Et puis elle est morte.
18 février 2007
Sigismonde en trois actes: II
**nuit**
Le dimanche passa comme le samedi, vide et blanc. Sigismonde dormit beaucoup. Comme un animal qui hiberne. Sa mère appela. En fille ingrate, elle expédia la conversation à coups de réponses laconiques. Elle se décida à sortir vers 16h pour acheter un kebab. Le frigo était vide – sauf si on compte les bouteilles.
Parmi toutes les journées gâchées de sa vie, celle-ci fut particulièrement inutile. Elle se termina vautrée dans le canapé, s’endormant devant le dvd de « L’armée des 12 singes ».
Elle avait une boule dans la gorge. Du mal à respirer. Il faisait chaud, mais elle frissonnait de cette fièvre qui glace la peau à cause de la sueur. Etrangement, cette sensation lui avait toujours évoqué une piqûre d'aiguille dans un bain de coton.
Aurore sonna à la porte. Elle apparut dans l’encadrement : aussi blonde que Sigismonde était brune, et anorexique. Sa maigreur lui donnait une apparence fragile qui attirait inévitablement sur elle la compassion qu’on a pour un oisillon. Mais elle était volontaire et têtue, très forte malgré sa faible constitution.
Sans un mot, elle entra, le visage dépourvu d’expression. Sido lui proposa de l’eau, lui demanda la suite et fin de la soirée, plus par politesse que curiosité. Toutes les deux assises par terre, autour du cendrier, Aurore commença à pleurer silencieusement.
« - Qu’est-ce que tu as ? » demanda Sigismonde.
Les larmes lui montaient également aux yeux. Elles débordèrent de ses cils devant le silence de son amie, dont le visage se déformait progressivement.
Soudain, elle projeta son poing dans le visage de son hôtesse. La première cria de rage, la seconde de surprise et de douleur.
« - Mais qu’est-ce que tu fais ??! »
Aurore se redressa et lui donna un nouveau coup de poing. Elle la rouait de coups, sans raison apparente, en étouffant des exclamations rauques. Sido ne ressentait plus que la souffrance qui s’abattait sur elle comme une pluie acide, qui la déchirait d’autant plus qu’elle n’en comprenait pas la cause. Elle sentit deux mains glacées se serrer sur son cou. Affolée, elle essaya de crier, sans arriver à produire autre chose qu’un râle inintelligible. Elle ne parvenait pas à se défendre contre la force implacable qui lui faisait face. Elle vit en apnée les yeux d’Aurore qui la fixaient sans pitié. Elle sentait un genou, sur son ventre, qui l’écrasait au sol. Sa vue commença à s’obscurcir. Elle avait l’impression que sa peau rétrécissait sur son crâne, comme si elle allait se déchirer. Elle hoquetait. Des cris résonnaient dans sa tête. Un hoquet plus fort la souleva mais elle n’eut jamais conscience d’en retomber.
Et ce fut le blackout.
16 février 2007
Sigismonde en trois actes: I
**jour**
Un coup d’œil sur sa montre. C’était la fin de l’après-midi. La nuit ne tombait pas encore, mais c’était l’heure de se décider.
« Est-ce que j’y vais ? »
« Est-ce que je les appelle ? »
Sigismonde était en proie à ses habituelles angoisses. Elles resurgissaient quand son moral était en baisse. Quand la fatigue prenait le pas sur sa raison, elle doutait de tout, devenait craintive et fataliste. D’une imagination débordante, elle s’imaginait dans Truman Show, un monde où rien n’est vrai et où tout est fait pour la tromper. On la regardait, on l’observait, on la jugeait. Elle ne croyait pas en Dieu. Mais le regard d’un public est aussi pesant et omniprésent. Pire que tout, elle redoutait de perdre ses amis, ou plutôt de ne jamais les avoir eu. Et si ils n’avaient jamais fait que semblant de l’apprécier, tandis qu’ils supportaient sa présence ? D’où ses interrogations douloureuses du samedi soir.
« Est-ce que je sors ce soir ? J’ai besoin de les voir. De leur parler. De les entendre rire. »
Ca ne pouvait que lui faire du bien. Elle prit son répertoire sur ses genoux et l’ouvrit au hasard. Tourna deux pages. Le téléphone dans la main elle se répéta mentalement les courtes phrases qu’elle avait à dire.
« On sort où ce soir ? à quelle heure on se retrouve ? »
Elle composa le numéro. Se ravisa. Oh ! et puis c’était des amis après tout, pourquoi hésitait-elle autant ? Ça sonnait occupé. Elle raccrocha précipitamment dès qu’elle entendit le début du répondeur.
Elle sortit une bière du frigo et se posa sur son clic-clac. Elle alluma une cigarette après la première gorgée. Elle oubliait qu’elle voulait sortir. Un peu amère, elle se laissa gagner par la paresse. Une petite soirée tranquille en perspective. Cocooner après la journée morose qu’elle avait subie. Un week-end oisif, au ciel couvert, blanc comme un thé au lait.
Sigismonde était habituée à la solitude. Rêveuse et lunatique, elle se tenait souvent à l’écart, silencieuse et les yeux écarquillés. Presque par hasard, elle s’était intégrée à un groupe d’amis. A la manière d’une moule qui s’accroche à un rocher. Ils étaient son refuge et elle les considérait comme les seules personnes qui valaient vraiment la peine d’être connues, et craignait précisément pour cela que ce ne soit pas réciproque. Elle avait peur de ne pas être à leur hauteur.
Troisième bière déjà. Elle avait machinalement passé sa soirée à lire des blogs. L’ennui et le sommeil la gagnait depuis longtemps. Mais l’inertie et le défilement hypnotique des mots la clouaient au canapé. Alors qu’elle cliquait, pour la cinquième fois en deux heures, sur le journal intime-public en ligne de sa meilleure amie, une grande impulsion la saisit et elle referma l’ordinateur portable pour le poser à côté du cendrier.
Elle se déshabilla partiellement et se coucha telle quelle, renversant une bouteille au passage.
« Merde. Je nettoierai demain. »
Elle fuma une dernière cigarette, avec la braise pour tout éclairage. Son téléphone se décida alors à sonner.
« - Allo Sido ? C’est moi.
- Ah, salut. »
Elle avait répondu d’une voix lourde, mais elle avait reconnu Aurore. La personne qui la connaissait le plus au monde. Toutes les deux introverties, elles savaient en somme peu de choses l’une sur l’autre.
« - Tu dormais ?
- Non pas encore. J’entends du bruit derrière, t’es avec les autres ?
- Ouais. On est au « Oldies ». Tu viens pas ce soir ? Il est encore tôt, tu peux nous rejoindre ! »
Aurore avait la voix joyeuse de ceux qui veulent se convaincre et convaincre les autres que tout va bien.
« - J’ai pas vraiment envie. »
Sans trop savoir pourquoi, les larmes lui montaient aux yeux. Elle but un peu d’eau et alluma une autre cigarette, pendant que son amie lui décrivait une soirée fabuleuse, dans un cadre branché et cosy à la fois. Tout le monde était là, sauf Christian qui bossait demain, on riait beaucoup, et Phil payait une tournée.
« - Je suis désolée, mais je ne pense pas venir. Je suis vraiment crevée. J’allais me coucher. Mais si tu veux, tu peux passer chez moi après... Désolée, hein ? »
Sigismonde regretta instantanément chacune de ses paroles. Elle n’avait aucune envie qu’Aurore débarque imbibée et euphorique dans le calme du studio, elle ne voulait pas passer pour une gentille fille qui se couche avec les poules, et il fallait absolument qu’elle se débarrasse de cette habitude de s’excuser de tout.
« - Bon c’est pas grave. A plus. Bisous. »
Aurore avait raccroché sans attendre de réponse. Sido regarda l’écran de son téléphone scintiller jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Elle se demandait si son amie lui en voulait de ne pas venir. Dans quelle mesure la description de la fête avait été volontairement enjolivée pour la faire venir. Si Aurore la manipulait juste pour avoir quelqu’un à qui parler quand elle ne va pas bien – ce qui semblait être le cas ce soir. Et si elle abusait de sa gentillesse. En regardant le plafond, elle imagina si quelqu’un pouvait la voir, comment il jugerait son comportement…
« Pfff. C’est des conneries. T’es parano pauvre conne. »
Elle ferma les yeux.
29 décembre 2006
squatteurs de fête
C'est un peu comme une communauté. On fait ce qu'on veut, mais on n’abuse pas de l’excès. On peut maintenir le rythme sans se consumer parce qu'on est sage, même si on boit et on fume tous les soirs. Ceux qui doivent bosser le lendemain se couchent tôt. Il y en a qui sont en école d'ingénieur alors qu'ils sont arrivés là au lycée : la liberté ne nuit pas à la réussite. Le fait d'être fourrés toutes les vacances dans la même baraque à faire des soirées tous les soirs ne fait pas de nous des losers. On aime pas la société mais on a de l'avenir. Même sous une dictature on se retrouverait là-bas, à se dire que c'est dégueulasse, mais en continuant de voir les bons côtés de la vie.
On garde cette vision positive parce qu'on sait qu'on peut compter les uns sur les autres, on est solidaires, une communauté j’vous dis. Les profiteurs n'y ont pas séjour. On sait tous se démerder et on apporte chacun quelque chose. C'est un peu le paradis. Un paradis qui sent la bière.
Ce soir c'est le nouvel an, et dans la maison qui nous rassemble, vous imaginez bien que c'est plus qu'une anarchie festive...
Des jeunes complètement bourrés, défoncés, jusqu'au toit depuis la cave. Et moi je navigue entre les corps qui bougent, qui s'avachissent, qui crient et qui rejettent de la fumée. Des chants et des bruits de gratte. La chaîne qui hurle du métal, la télé qui passe un dvd des bérus. Dans la cuisine il y a de la vaisselle entassée, une énorme soupière encore sale.
Je passe par cette pièce pour aller à la cave, voir si j'y retrouve enfin le petit paquet de tabac à narguilé goût mandarine. Je descends l’escalier en titubant, sans allumer la lumière, comme d'habitude. Je manque de me ramasser sur des trucs que je ne vois pas par terre. Arrivée dans la pièce au fond j'allume la lumière.
La cave ici, c'est un peu un petit salon. Il y a des canapés, une table basse, une télé et une chaîne, un petit radiateur... Faut juste préciser que quasiment tout a été récupéré aux encombrants et que la pièce est noyée dans les rebuts en tout genre, meubles cassés de la maison, cadavres de bouteilles, mégots et capsules. Ça pue ici. Mais on s'y sent comme chez soi. Parce que rien n'est fragile. Les canapés sont confortables et quand on a froid, il y a les couvertures les plus chaudes de la rue.
Pas moyen de poser le pied à même le sol. Je commence mon investigation en farfouillant entre les coussins du canapé vert. J'entends du bruit dehors. Au-dessus aussi remarque. En fait il y a du bruit partout. Je trouve un gant à four déguisé en vache et un soutien gorge. Par la fenêtre près du plafond, je vois des gens qui arrivent vers la cave. La porte qui donne sur l'extérieur est fermée à clef. J'ai la flemme de traverser la pièce et d'aller leur ouvrir alors je les regarde en rigolant.
5 minutes plus tard je les vois débarquer. Ils sont passés par la cuisine. Je ne les connais pas et vu la vitesse à laquelle ils sont parvenus jusqu'ici ils n'ont dit bonjour à personne en haut. Pas polis.
Ils sont quatre ou cinq, emmitouflés dans leur manteau, encore imbibés du froid nocturne.
« Bonjour! »
Il y en a un qui me répond vite fait. Les autres se réchauffent un peu en parlant. Un mec avec un bonnet noir assis à ma droite sur un des fauteuils les plus moelleux demande à un de ses potes en face de rouler, puis me regarde. Je viens de tomber sur un nid de fraises tagada écrasées.
« Comment tu t'appelles? » me demande-t-il
« Daria »
On avait tous décidés de se déguiser.
« Et vous? vous êtes qui? » renvoyé-je à l'ensemble.
« On est des potes de jésus. »
Ouais super. J'ai des souvenirs géniaux avec d'autres potes de jésus. Comme la fois où quelqu'un avait failli tirer un vélo. J'ai pas très envie de rester là. Le mec au bonnet goulotte sa bouteille de whisky jusqu'au cul et la pose par terre. Elle tombe.
Les mecs continuent de parler ensemble. Je trouve toujours pas le tabac. Par contre, je récupère un briquet qui marche encore. Ça peut servir. Bon, j’me casse.
J'enjambe aussi précautionneusement que possible la mer de packs vides, mais je titube trop et manque de glisser. Je me rattrape sur l'épaule d'un mec.
« Hey! tu vas pas partir! » dit-il en m'attrapant le bras.
Je suis bourrée et joyeuse, j'ai pas envie de rester avec des mecs qui parlent entre eux. En haut, doit y avoir plus d'animation.
Je souris et essaye de me redresser. Il ne me lâche pas le bras.
« J'vais me chercher à boire! » en général, quand un mec bourré veut de la boisson, c'est sacré, on rigole et on le laisse passer.
« Ah bah non, pars pas! T'es la seule qu'on connais ici! »
Ben non, moi je vous connais pas. Il tire un peu sur mon bras, je perds l'équilibre et me retrouve assise sur le canap' entre deux quidams.
« Tu veux un joint ? »
J’ignore la proposition et essaye de me lever, le mec à ma gauche passe son bras autour de mes épaules. Là ça va pas le faire. Je grommelle.
Le mec au bonnet est assis en face de moi et me regarde avec un sourire en coin. Ça va vraiment pas le faire.
C'est le genre de moment où tu sais que ça va partir en couilles. Tu le sais, et tu peux rien faire.
« Elle est jolie ta jupe! » Son ton veut tout dire.
Merde. Je tente de réfléchir mais je suis bourrée. J'essaye encore de me lever. Une main sur chaque épaule, ils me plaquent sur le canapé, je balance des coups de pied dans le vide, puis je m'efforce de viser leurs couilles. Mes poings se serrent, pour une fois que je vais pouvoir me battre.
À la fois j'adore cette sensation d'avoir le droit de leur faire mal, et à la fois je commence à être submergée d'adrénaline. Ces mecs font quelque chose contre ma volonté et je n'arrive pas à me défendre. Je ne crie toujours pas. Je dégage mes bras et envoie une patate dans la gueule d'un mec. Trop molle, elle glisse sans lui faire vraiment mal. Ils essayent de me maîtriser, mais je suis coriace. Je gigote beaucoup et remue mes bras dans tous les sens, j'arrive à me redresser et à donner quelques coups de pieds. Coups de coude, coups de poings, ce sont quand même quatre mecs contre une fille. J'ai eu beau me libérer et faire quelques bleus, je me suis pris une tarte dans la gueule, qui m'a un peu assommée. J'ai mal au crâne et je vois de la neige. Je lutte encore mais mes lunettes sont tombées. Ils réussissent à m'installer sur le canapé, et j'ai beau me débattre, cette fois ils me maintiennent fermement. Je n'arrête pas d'essayer pour autant.
« Alors, t'es une sauvage, hein? »
Toi t'as l'air d’un connard avec ton bonnet. Il est debout et s'approche maintenant. Je lui décoche un coup de pied mais il l'évite de justesse. Il y a deux mecs qui immobilisent le haut de mon corps et mes bras, et un autre qui s'occupe de mes jambes. Je ne peux que me cambrer mais ça leur ferait trop plaisir. Bande de trouducs. Je ne vois que des taches floues à la place de leur visage mais je leur jette des regards noirs. En haut il y a du bruit, il y a des gens partout dans cette baraque. Y en a pas un qui aurait l'idée de descendre à la cave? Je gueule. J'appelle mes amis. Mais j'ai la voix déchirée à cause de la fumée, et parce que je me suis pris un coup dans la gorge la semaine dernière. Un des trublions a la bonne idée de mettre la main devant ma bouche. Je manque de lui gerber dessus et le mords autant que possible. Même quand il essaye de retirer sa main je lâche pas. Je le dévorerai en entier s'il le fallait. Encore une beigne, il récupère sa main. Je crie de plus belle. Ils essayent de me menacer. Celui qui est debout regarde le sol et se décide pour quelque chose que je reconnais être une bouteille cassée. Il aurait pu prendre un couteau. Y en a à bouts ronds par terre. Je me serais marrée au moins.
Il me cale le bout tranchant sous le nez. Je regarde vers sa tête, et je me remets à gueuler, ça me vient des tripes. Je suis furieuse. Pauvre con. Oui j'ai peur, mais ça m'emmerde moins de me faire taillader que de me faire violer. Alors vas-y, plante moi avec ton bout de verre minable mais crois pas que tu vas pouvoir prendre ton pied avec moi.
Il ose pas trop aller plus loin, il pensait que j'allais la fermer. En désespoir de cause, il me tape sur le crâne avec la bouteille. Ça m'assomme encore à moitié. Quand je reprends conscience, ils ont remonté ma jupe, viré la culotte et le caleçon de mec que j'avais mis par dessus pour pas qu'on me fasse chier ce soir. Je suis rouge de colère et de honte. Je voudrais crier encore mais j'y arrive pas tellement j'ai la gorge serrée.
Le mec qui me tient les jambes commence à me les écarter. Du coup il a moins prise, je recommence à balancer des coups de pieds. Je réussis à en foutre un à celui qui est à mes pieds et à envoyer le bonnetteux au tapis, il était en train de déboucler sa ceinture, je l'ai eu dans le ventre, ça l'a propulsé en arrière et il est tombé. Mais les trois ptits cochons étaient toujours là et m'ont remise en position. Je m'en fous il y en a un qui a la trace de ma pompe sur sa gueule.
Le mec au bonnet arrive pas à bander. Ça le met en colère et finalement c'est un de ses potes qui s'y colle. Il s'astique un peu pendant que le patron impuissant le remplace pour me tenir les épaules. Je me prends un coup dans le ventre pour me faire tenir tranquille.
Simplet arrive pas à trouver l'entrée et moi je me sens trop mal pour continuer quoi que ce soit. J'ai les larmes aux yeux et je déteste tout. Je voudrais que rien n'existe. Ce grand con essaye de me pénétrer sans enlever mon tampon. Il l'enfonce et me déchire. Je hurle. Les quatres insupportables se marrent. Je suis la douleur. Je suis la haine. Je rebouge les jambes mais ça me fait mal.
J'entends la porte de la cave qui s'ouvre comme dans un rêve. C'est le chaos dans ma tête mais comme les autres se retournent pour voir, j'en profite pour me redresser et foutre un coup de boule dans le torse de celui qui me pénètre. Je dégage mes bras mais on me maintient encore les jambes, je rabats la jupe, je me sens trop souillée pour que ce geste soit superflu. Les mecs essayent à la fois de se défendre contre moi et ceux qui viennent d'entrer. Je pleure dans ma rage et envoie mes poings dans tous les sens. On finit par me lâcher les jambes. J'ai deux envies: les taper jusqu'à la mort ou me recroqueviller et ne plus jamais bouger. C'est réglé, j'arrive pas à bouger. J'encaisse le choc. Je pleure silencieusement en me tenant le ventre. Les mecs sont en train de se battre, mais ils sont coincés dans la cave alors qu'il y a une dizaine de personnes qui arrive. Une vient à côté de moi et me parle. J'entends pas ce qu'elle dit. Je voudrais être ailleurs mais je peux pas me lever.
Devant nous les types sont fait comme des rats. Ils ne peuvent rien faire face au nombre, et mes amis ont peine à ne pas les frapper. Je ne les avais jamais vus si en colère. On me tend mes lunettes, je remets mes fringues en tremblant un peu. Je respire mieux déjà. On m'amène hors de la pièce, je voudrais rester pour me défouler sur ceux qui ont levé la main sur moi, mais on me refuse ce plaisir.
Il n'y a plus de bière. Je vole la vodka.
[cake - four letter word]
07 septembre 2006
ben il court
Ben il court. Ben court pour rattraper la fille qu'il aime.
Il était sorti de la fête blasé. Il l'avait regardée. Beaucoup. A la dérobée. Elle avait croisé son regard plusieurs fois. Mais lui il a peur et il est timide. Et puis c'était peut-être par hasard tu sais. Ouais non c'est pas ça, c'est bon, tu déconnes Ben. Elle ne s'intéresse pas à toi, t'es juste un bon pote.
Alors il était parti. Parce que leurs regards ne se croisaient pas si souvent quand même. Et puis la musique ne lui plaisait plus. Son verre était vide, et il était fatigué. Lassé de l'amour. Lassé, y en a marre. C'est trop compliqué, trop abstrait. Ca fait chaud au bas du bide. Mais ça fait mal au coeur. Parce que c'est jamais la même chose en face. Il n'y a jamais d'équilibre.
Alors il était sorti. Et l'air frais lui avait fait du bien. Il avait allumé une clope et avait commencé à rentrer chez lui. Ben il se sent seul. mais il est avec sa clope et son imagination alors la rue n'est pas tout à fait déserte. Le visage de la fille lui était revenu en mémoire mais s'il frissonnait ce n'était pas à cause d'elle. Il ne lui dira jamais. Jamais jamais. Ils ne sont pas fait l'un pour l'autre. C'est un trip de roman ce truc. Jamais ça n'arrive. De toute façon, ça dure jamais longtemps. On ne peut attendre qu'un instant de la perfection. Mais ça coûte rien un peu de bonheur? si? La vodka lui était monté à la tête ben.
Il était revenu vers la fête. dans l'escalier il avait les jambes qui se dérobait parce que d'un seul coup, il se rappelait de toutes les fois où il avait pleuré à cause d'une fille. Toutes les fois où la faim lui avait manqué tellement son ventre était plein de chagrin. Et ces moments là avaient suivi des instants d'espoir intense, comme dans la rue il y a 5 minutes.
Ben était là comme un con devant la porte. Il entendait le bruit de la fête. Mais il était parti. Il n'allait pas sonner à nouveau quand même. Il est resté là un petit moment. Il avait le souffle court et les mains qui tremblaient.
Il a entendu des voix qui se rapprochaient de l'autre côté du bois. Il s'est tourné très vite et il a commencé à redescendre. Son coeur battait rapidement. Il ne voulait pas qu'on le voit, il voulait se planquer. Ben ne fait pas de bruit quand il fuit. La porte s'est ouverte.
C'était elle.
-Tiens salut. Ben qu'est-ce que tu fais là? Je croyais que t'étais parti?
Sa voix tremble un peu, non?
-J'étais allé prendre l'air
-Mais là tu redescendais?
-Oui, je m'en allais.
Elle avait dû dire un truc du genre ah ok. Elle avait bien senti la tension. Entre eux deux.
Moi je sais pas ce qu'elle a pensé. Mais je sais que Ben la veut. Et qu'il n'osera jamais la rattraper maintenant qu' elle rentre chez elle.
Ben quand il court après elle, il court dans sa tête. là, il est persuadé qu'elle fuit. Alors il ne courra pas après elle dans la nuit froide. Il la laisse partir et il essaye de ne plus y penser. Mais elle reviendra tu sais. Ton esprit continue de courir après.
[en écoutant vivre à même l'amour - Ben Ricour (ouais bon, ça va, on voit où j'ai piqué ma première phrase...)]
